« Une ville où l’on risque fort, une fois entré, d’oublier tout
ce qu’on a laissé dehors. » C’est ainsi que le géographe grec Strabon décrivait la ville des Césars à ses lecteurs au ie siècle
après J.-C. Rome devait en effet créer une impression forte sur le visiteur grec : ici, point de ces maisons de fortune, creusées dans le roc,
caractéristiques des quartiers populaires d’Athènes, ni de ces ruelles tortueuses et étroites qui traversaient les villes grecques. Architecturalement, Rome était basée sur un fonctionnement
urbanistique à l’intelligence éprouvée : des rues larges, permettant aux commerces de disposer leurs étals et des insulae, sortes d’HLM avant
l’heure pouvant loger les familles moyennes sur plusieurs étages.
Il est bien connu que les Romains, contrairement aux Grecs, ne possédaient pas de mythologie. La seule
divinité qui fût digne de leur adulation, c’était l’urbs, la ville. Une divinité vivante, vibrante, « de fureur, de cris et de fumée » (Horace). Ce sont donc les Romains qui mirent au point, au iie
siècle avant J.-C., la technique de l’opus caementicium consistant à insérer entre deux parements des matériaux divers noyés dans du ciment, et que
l’on peut considérer comme l’ancêtre de notre béton.
Le béton : une question d’identité nationale !
Si les Romains inventèrent la technique du béton, c’est autant pour faire face à la surpopulation qui, suite
notamment aux guerres contre Carthage (iie siècle avant J.-C.), frappa la ville, que pour se démarquer de l’architecture grecque. Le
siècle de Périclès (ve siècle avant J.-C.) avait en effet posé, à Athènes, les bases d’un type d’architecture nouveau, reposant
essentiellement sur l’usage de blocs de pierre et sur une structure linéaire et angulaire, dont le chef-d’œuvre est certainement le Parthénon, bâti entre 449 et 438 avant J.-C.
L’invention de l’opus caementicium permit donc aux Italiens de
s’affranchir des règles grecques – ce qui était toujours une préoccupation de taille pour les Romains. En inventant le béton, ils donnaient à leur ville une personnalité propre. La solidité de
l’opus caementicium permettait en effet de recourir à des formes architecturales jusqu’alors inédites : l’arc et la voûte. C’est ce que les
historiens ont appelé la révolution architecturale romaine. On trouve un bel exemple de ces gigantesques voûtes, caractéristiques de l’esprit romain, dans la Basilique de Maxence et Constantin,
construction tardive dénotant une maîtrise parfaite de ces techniques à l’aube du ive siècle après J.-C.
C’est également sur ce système de voûtes que repose le plus pur symbole de la culture et de la domination
technique de la civilisation romaine (œuvre de propagande au même titre que le furent les grandes cathédrales de la chrétienté médiévale) : l’aqueduc.
L’aqueduc, c’est, au fond, le temple que les Romains bâtirent à la gloire de leur propre génie.
Le rêve des promoteurs
Mais l’opus caementicium, outre ces raisons propagandistes et
identitaires, proposait un grand nombre d’avantages urbanistiques. D’une part, sa solidité permettait de loger un grand nombre de personnes (les murs romains ont traversé les âges et nous sont
parvenus). D’autre part, l’opus caementicium ne nécessitait pas de main-d’œuvre spécialisée. N’importe quel esclave pouvait faire l’affaire, ce qui
représentait pour les « promoteurs » de l’époque un indéniable gain de temps et d’argent. Enfin, les matériaux entrant dans la composition de l’opus caementicium étaient souvent de récupération, ce qui cadre bien avec l’esprit, pragmatique au possible, des Romains.
Lorsque, au ie siècle après J.-C., la ville fut
partiellement détruite par le célèbre « grand incendie », Néron proposa donc de recourir massivement à l’usage du béton pour la rebâtir. Il gagnait ainsi en efficacité, en temps, en
argent, et en sécurité. Le tyran n’était peut-être pas si fou…
Un chef-d’œuvre de l’architecture romaine : le Panthéon
Mais l’opus caementicium ne fut pas utilisé par les Romains que pour son intérêt pratique. Très rapidement,
les perspectives artistiques qu’offrait une telle technique ne manquèrent pas d’intéresser les architectes. Visuellement, l’invention de l’arc et de la voûte fut une avancée considérable :
les bâtiments, même officiels, se libéraient du diktat de la ligne droite et se paraient d’une structure rythmique plus libre. L’exemple le plus évident de ce renouveau artistique est bien
entendu le Panthéon de Rome, bâti par Hadrien vers 126 après J.-C.
Ce bâtiment présente tout d’abord un vestibule d’inspiration grecque (un pronaos) : basé sur de grandes
dynamiques rectilignes. Seize imposantes colonnes corinthiennes supportent l’ensemble du portique. À ce pronaos fait suite une cella circulaire qui frappe par son élégance et sa simplicité : les poids sont entièrement répartis sur les murs de la rotonde et la pièce centrale est
surmontée d’une coupole trouée en son centre, figurant la voûte stellaire. La prouesse architecturale que représente le Panthéon n’aurait en aucun cas pu être possible sans l’utilisation de
l’opus caementicium, qui permet plus de liberté dans la répartition des poids.
La coupole qui surmonte le bâtiment possède un diamètre de 150 pieds romains (un peu plus de 43 m) et une hauteur parfaitement égale. Elle est percée d’un
oculus (œil) permettant de laisser passer la lumière et d’observer, sur les murs de la cella, le
parcours du soleil. De nombreux effets de perspective ajoutent à la beauté et à l’élégance architecturale du bâtiment.
Chef d’œuvre de construction, le Panthéon représente à lui seul l’esprit romain. Il est une illustration de ce
à quoi les Romains veulent croire : la conciliation harmonieuse des courbes et des droites, des idées anciennes et nouvelles, des mentalités et des cultures dans un idéal commun. Projet
artistique, politique et philosophique qu’il apparut important d’inscrire dans les murs de la ville et qui n’aurait sans doute pas pu être matérialisé sans l’invention du béton.
Les deux premières illustrations sont du photographe Eugène Trutat (Pont du Gard et vestiges de la basilique de
Maxence et de Constantin à Rome). Elles appartiennent à la bibliothèque municipale de Toulouse: link et link. Les autres illustrations appartiennent à la BNF et proviennent du site Galica. Toutes relèvent du domaine
public.
Pour explorer le sujet :
Sur le web
Si vous voulez consulter une page
Wikipedia sur ce sujet, nous vous recommandons plutôt la version anglo-saxonne, plus complete: http://en.wikipedia.org/wiki/Roman_concrete
Un site dédié au sujet (en anglais) : http://www.romanconcrete.com/index.htm
Sur le site de l’Institut Géopolymère, l’article: « Ciment et béton romain haute performance, bâtiment durable et
résistant ». http://www.geopolymer.org/fr/archeologie/ciment-romain/ciment-et-beton-romain-haute-performance-batiment-durable-et-resistant
L’ouvrage de Vitruve accessible en ligne: « De l’architecture ». Le livre second traite plus particulièrement
des différents matériaux, dont la pouzzolane. http://remacle.org/bloodwolf/erudits/Vitruve/index.htm
Le site du Pont du Gard et de l’aqueduc romain de Nïmes propose des ressources et fiches pédagogiques sur les techniques
de construction romaine, destinés aux élèves et enseignants. http://www.pontdugard.fr/page.php?m=13_3
Bibliographie
Adam, Jean-Pierre.
La construction romaine : matériaux et techniques. 6e éd.Paris: Picard, 2011, 367p. (Grands manuels Picard). ISBN 9782708408982
Choisy Auguste. L’Art de bâtir chez les Romains. Paris:
Ducher, 1873, 216p. En
ligne ici
Cowan, Henry J.. « An historical note on concrete ».
Architectural Science Review, 1975, 18 (1): 10-13. doi:10.1080/00038628.1975.9696342.
Conti C., Martines G. and Sinopoli A. Construction techniques of Roman vaults: "Opus caementicium” and The Octagonal Dome of the Domus Aurea, in: K.-E. Kurrer, W. Lorenz, V. Wetzk (eds.), Proceedings of the Third
International Congress on Construction History, Cottbus, 20-24 May 2009, Berlin, 2009, vol.1, p.401-08. En ligne ici.
Cowan, HJ. « A history of masonry and concrete domes in building construction ». Building and Environment, 1977, 12
(1): 1-24. doi:10.1016/0360-1323(77)90002-6.
Lancaster, Lynne C. Concrete Vaulted Construction In Imperial
Rome: Innovations In Context. Cambridge: Cambridge University Press, 2005, 296p. ISBN 0521842026
Malacrino, Carmelo G.. Constructing the Ancient world:
architectural techniques of the Greeks and Romans. Getty Publications, 2010, 220p. ISBN 9781606060162 Consultable
ici
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hydraulic concretes: a brief review ». Geological Society, London, Special Publications , 2000, 171 (1) (janvier 1): 339 -344. doi:10.1144/GSL.SP.2000.171.01.24.
Sinopoli A., Basili M, and Esposito D. Construction techniques of
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Vitruve. De l’architecture Livre 2. Cuf Latine. Paris:
Belles Lettres, 2004.
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Gallimard Electra, 1994, 205p. (Histoire de l’architecture). ISBN 9782070150151